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Canard Enchainé - 18/01/06

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Robert Rochefort : l’expert éternel

Le patron du Credoc, capable d’expliquer en deux minutes ce qui bouleverse la vie des Français, est invité en sociologue chez les médias, parce que « statisticien » est un mot trop compliqué.

Le début des soldes d’hiver. Le dernier discours de Chirac. Les cadeaux de fin d’année. La crise des banlieues. Celle de la Sécu. Le déclin d’Halloween. Sur ces sujets variés et sur bien d’autres, les lecteurs de quotidiens (« Le Parisien », « Libération », « Le Monde », « La Croix », etc.), les auditeurs de radio (France Inter, RTL, France Info) et les journaux télévisés auront eu droit, ces dernières semaines, aux avis éclairés, riche de statistiques et de comparaisons, de Robert Rochefort.

Au départ spécialiste de la consommation, le patron du Credoc (Centre de recherches pour l’étude et l’observation des conditions de vie) depuis dix ans (il en a 50) est aujourd’hui, pour cause d’engouement galopant des médias à son égard, en route vers l’universel. Une sorte d’expert en expertises.

Peu, il est vrai, peuvent comme lui, à la demande, nourrir d’un rapport, d’une étude d’opinion, de quelques commentaires au carré le reportage ou le débat télévisé du journaliste aux prises avec la complexité du monde. « C’est le bon client pour l’interview, confie l’un d’eux. Pas toujours fracassant mais sympa, concret, sur mesure : tu en veux 2 minutes, il t’en donne 2 minutes. » Bref, il fait l’article.

Deux minutes restent vingt secondes ou moins si le JT l’exige. Ne surnagent alors – forcément – que de fortes pensées sur « la recherche du sens familial de Noël » ou la « bombe à retardement du vieillissement ». Des banalités assumées : ces vingt secondes, explique Rochefort, lui offrent la notoriété qui lui permet de passer une minute à la radio ou d’obtenir une demi-page dans la presse. Et de (faire) parler de ses ouvrages, aux sujets moins affriolants : l’entrepreneur-consommateur, le vieillissement, la retraite. Ces apparitions dans la lucarne lui auront, en tout cas, conféré une dignité supplémentaire. Matheux, spécialiste de statistique et économiste, Rochefort se voit gratifier, à la télé, du titre de sociologue. Pourquoi ? Parce que le mot de statisticien est trop dur à prononcer, en direct ! Attesté par un pro du poste…

Comment s’est nouée cette histoire d’amour avec les journalistes ? « Je suis tombé dans la télé tout petit, explique Rochefort. A 15 ans, j’animais une émission pour ados à l’ORTF. Plus tard, le déclic, ce fut la première guerre du Golfe, en 1991. » Un chemin de Damas (ou de Koweit-City), pour les experts de tout poil et de tous galons. L’homme du Credoc fait sensation en révélant que 50 % des Français ont stocké de la nourriture. Et que seuls 5 % le reconnaissaient. Les médias, dès lors, s’habituent aux livraisons de son organisme (subventionné), royaume de la statistique et du sondage, grâce à un centre téléphonique (50 postes) à demeure. Et qui fournit clés en main une étonnante panoplie d’analyses et de rapports grâce à ses départements d’évaluation des politiques publiques, sociales, des modes de vie, etc.

Mais le « cœur de métier » de Rochefort reste la consommation. Un vocable qui permet de rendre plus prévisible et quantifiable l’homme, cet inconnu. De présenter aussi – accusent ses détracteurs – une vision comptable et formatée de la société. Comme s’il fallait choisir entre penser et dé-penser ? Pourtant, confronté à la mort, à la société du loisir, au réveil chinois, au tiers-monde (commerce équitable), le cobaye-consommateur adopte – plaide Rochefort – des comportements bien peu conformes aux règles du catéchisme libéral. Mais l’expert, lui, y est-il sensible ? Rochefort avoue « préférer une société de consommation à pas de consommation du tout », petite curiosité qu’il a vécue, enfant, élevé à la Goutte-d’Or par une mère seule, travaillant comme blanchisseuse… Il ne cache pas non plus ses activités de militant associatif et de vice-président des Semaines sociales de France.

Du supplément d’âme à la philo, il n’y a qu’un pas, et Rochefort émaille de plus en plus ses analyses de réflexions sur « l’imaginaire associé à l’acte d’achat » ou sur « l’époque d’individualisme hédoniste que nous vivons ». Dans la foulée, les média lui demande sans cesse d’élargir son domaine d’expertise et de cogitations : Sarkozy est-il un vrai libéral ? Sommes-nous sensibles à l’écologie ? Quel est de rôle du jeu dans la société et des chrétiens en politique ? « L’Equipe » le consulte sur la perte des Jeux Olympiques par Paris, « Le Figaro » sur la qualification des Bleus au Mondial. Omnipensant, Rochefort glisse aussi, à l’occasion, vers le commentaire voire le conseil politiques. Sur le discours de Chirac après les émeutes en banlieue, il est « complètement d’accord. Mais après, il y a du boulot ». Que le gouvernement réforme l’actionnariat salarié « me semble très important. Je ne peux que l’y encourager ».

Refuse-t-il quand même de donner son avis sur certains sujets ? « Je décline beaucoup plus d’interviews que je n’en accepte, assure-t-il. Mais quand j’avoue mon incompétence sur un thème donné (encore, tout récemment : les bonnes résolutions du mois de janvier) on me répond souvent : ça ne fait rien, et on tend le micro. »

Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut en priver l’auditeur.

Jean-François JULLIARD